La culture sans handicap

Publié le 18/09/2018
Gérard Lambert-Motte, Conseiller départemental délégué à la Culture, au Tourisme et au Patrimoine, et Olivier Couder, Directeur du Théâtre de Cristal dialoguent sur l’accès des personnes handicapées à la culture. Le point de vue de l’élu et celui de l’artiste révèlent que le Val d’Oise est attentif à la question et pertinent sur les réponses.

Pourquoi développer des actions culturelles spécifiques au handicap ?

Olivier Couder : Comme metteur en scène, j’avais eu à travailler avec un groupe de personnes handicapées dès 1989. L’aventure m’a passionné parce que j’avais découvert des gens avec une authenticité, des émotions, des potentialités formidables ; alors j’ai persisté. A l’époque, nous devions être une dizaine en France. Dans le meilleur des cas nous suscitions l’étonnement, dans le pire le mépris. C’est seulement dans un deuxième temps que j’ai réalisé qu’il y avait là un vrai facteur d’innovation sociale. Mais dans les directions d’affaires sociales, on nous disait que ça relevait de la culture. Et la culture nous renvoyait au social. Gérard Lambert-Motte : Il ne suffit pas d’affirmer « La culture pour tous » pour qu’elle advienne. En particulier avec des publics qu’on dit éloignés de la culture ; à cause de multiples facteurs sociaux et économiques ou différentes formes de handicap. A nous alors de trouver les bons outils qui éliminent ou réduisent ces facteurs. Pour les personnes handicapées, cela avait été relevé par le Schéma départemental de 2012. Nous disposions alors notamment de l’étude réalisée en 2010 par le Théâtre du Cristal qui mettait cette problématique en évidence. O. C. : Le Département du Val d’Oise a été le premier où j’ai constaté une symbiose des services sur ces questions ; avec la volonté forte et précoce de porter attention aux publics éloignés de la culture. Aujourd’hui encore, le Val d’Oise a des longueurs d’avance.

G.L.-M. : La transversalité de ce type d’action culture / handicap permet un financement croisé, par le social et/ou la culture.

Les spectacles, liés au handicap, sont-ils l’équivalent de l’art brut dans les arts plastiques ?

O. C. : Oui et non. Oui parce qu’il y a le même mépris de la part de ceux qui les réalisent pour toutes les conventions sociales et la réussite ; oui aussi pour l’absence d’appréhension technique. Là où ça diffère, c’est que les artistes de l’art brut ont été confinés dans des hôpitaux, loin de la culture officielle, alors qu’au théâtre ils sont enserrés dans une organisation ordinaire, avec un metteur en scène normal. L’art brut a été reconnu mais après de longues difficultés, de grosses résistances et c’est aujourd’hui seulement qu’on arrive à une reconnaissance sociale énorme. Je pense que le théâtre va suivre le même chemin mais aujourd’hui on n’est qu’au début. C’est une résistible ascension.

Comment cette prise de conscience s’est-elle traduite dans le Val d’Oise ?

G.L.-M. : Il a fallu passer par les phases institutionnelles. Nous avons mis en place un groupe projet qui associait les services du Département au Pôle Art et Handicap du Théâtre du Cristal. Le volet culturel du Schéma que je mentionnais a été adopté par le Conseil départemental de la citoyenneté et de l’autonomie. L’objectif n°1, formalisé en 2015, était la mise en réseau des établissements ou lieux culturels et des établissements médicaux-sociaux. Nous en avons 150 à 200 dans chaque catégorie, généralement dans les mêmes communes et qui s’ignoraient pourtant. Nous avons créé des outils pour développer des projets communs ; par exemple un guide d'aide à l'élaboration du volet culturel dans le projet d'établissement, ou un modèle de convention tripartite de partenariat Voir l'image en grand Neway Partnersentre établissements culturels, médico-sociaux et Théâtre du Cristal. Un speed-meeting « Culture, loisirs et handicap » a réuni 200 participants. Cette année nous avons assuré une formation « conception et mise en œuvre de projets communs ». Avec ces outils, nous avons permis le rapprochement, jusqu’à la conclusion de conventions. Depuis 2015, 35 ont été signées.

O. C. : Là encore, le Val d’Oise sert de référence ; nous avons exporté nos méthodes et les Yvelines ont signé une dizaine de conventions, Paris quelques-unes.

En quoi consiste la plateforme de financement participatif culture / handicap qui est annoncée ?

G.L.-M. : Le projet va être soumis à l’assemblée départementale dans quelques semaines. Il consiste à lancer un appel à projets sur ce thème culture et handicap dont l’originalité est de s’appuyer sur une plateforme de financement participatif, de crowdfunding autrement dit. C’est un outil pour lever des fonds pour faciliter la réalisation de projets, en particulier de collaborations entre établissements que nous souhaitons. Les porteurs de projets vont pouvoir les proposer durant quelques semaines à la générosité de donateurs pour atteindre le montant qu’ils ont déterminés. Si l’appel à projets peut être lancé en septembre, les collectes auront lieu en fin d’année, après que les porteurs de projets auront été préparés à l’opération.

Quels sont les avantages d’une telle formule ?

G.L.-M. : Les porteurs de projets y gagnent en visibilité et ils accèdent à d’autres sources de financement. C’est une alternative gratuite à une campagne de mécénat coûteuse. Les financeurs, qu’il s’agisse de particuliers ou d’entreprises, découvrent les divers projets de leur territoire et identifient celui qu’ils vont soutenir. C’est le circuit court appliqué à la culture, avec une plus-value sociétale. Les financeurs perçoivent mieux l’intérêt et l’efficacité de leur participation. En pilotant cette opération le Département démontre une fois de plus son intérêt pour les démarches innovantes au bénéfice des acteurs du territoire. Nous avons une responsabilité essentielle dans l’organisation des réseaux.

O. C. : Pour la diffusion et la fréquentation de spectacles, nous avons maintenant une bonne expérience. Les salles de spectacles adaptent leurs conditions pour accueillir ces publics par exemple. Après avoir vu des spectacles ou des expositions, les personnes handicapées veulent parfois s’y mettre: « Nous aussi, nous voudrions faire du théâtre, de la musique… ». Et là en revanche on bute sur la pratique amateur pour des raisons de budget. On n’a pas de quoi financer des ateliers artistiques. Le crowdfunding pourrait être une réponse adaptée à ce type de demande formulé par les personnes handicapées

Présentez-nous le prochain festival Imago

O. C. : Dans les Yvelines existait Orphée, depuis 2005, avec le soutien du Crédit coopératif ; dans le Val d’Oise nous organisions Viva la Vida avec le soutien du Département et celui de la scène nationale, L'apostrophe. Les 2 manifestations avaient la même ambition de valoriser la création artistique de personnes handicapées auprès du grand public. En 2016 on a mis côte à côte les 2 festivals, et en 2018 on les réunit carrément ; avec l’objectif de rayonner sur toute l’Ile-de-France. On a 50 lieux et 100 représentations. Il y a aussi des rencontres professionnelles, importantes pour dynamiser le réseau sur lequel Gérard Lambert-Motte insiste à juste titre. G.L.-M. : Le festival Imago est un événement majeur de la saison culturelle, par son volume – 100 spectacles – mais surtout par la créativité prodigieuse et bouleversante des artistes. Tous les outils dont nous parlions tout à l’heure, comme les rencontres, sont nécessaires aux professionnels mais pour gagner le grand public, il faut passer par l’émotion.

Y a-t-il une prise en compte particulière de l’accessibilité ?

O. C. : C’est une question très complexe parce qu’il y a de multiples handicaps donc il faudrait de multiples dispositifs d’accessibilité ; tout le monde parle de la rampe mais pour les handicaps sensoriels on pourrait citer les boucles magnétiques, des souffleurs d’images, le surtitrage, la langue des signes, etc. A Imago, Les déficients visuels peuvent bénéficier durant un spectacle de l’accompagnement des souffleurs d’images. Ce sont des gens qui se mettent à côté d’eux et leur expliquent ce qui se passe sur la scène. Il y a un service gratuit de navettes pour les personnes handicapées qui ont du mal à se déplacer pour venir au festival.

Voir l'image en grand Quelques points forts de la programmation

O. C. : Le festival démarre très fort avec Dévaste-moi, le spectacle de chantsigne d’Emmanuelle Laborit, l’alliance exceptionnelle de la musique et du signe. Elle est accompagnée du Delano Orchestra, comme dans un concert de rock, et la mise en scène est faite par Johanny Bert.

G.L.-M. : Cette ouverture se fera « chez nous », le 18 octobre au Théâtre des Arts de la Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise, mais nos amis des Yvelines auront le spectacle en clôture, à Plaisir.

O. C. : On a essayé cette année de renouveler les formes et de créer des partenariats emblématiques. Par exemple, le musée d’Art moderne de la ville de Paris nous permet d’assurer une visite décalée de l’exposition de Zao Wou Ki par les comédiens du théâtre du Cristal. Il y a du théâtre d’ombres, Au travail, de la compagnie l’Evasion, qui mélange la musique et les arts plastiques. Ce spectacle est conçu autour des travaux d’Hercule, avec de la musique sur le principe du ciné concert. Meet Fred, comme le titre l’indique, propose de rencontrer Fred, une marionnette. Le spectacle est surtitré car la compagnie est anglaise ; une ouverture européenne que nous aimerions amplifier.

G.L.-M. : Je veux aussi citer deux spectacles qui sont mis en scène par Olivier Couder : Cristal Pop et Loin du ciel. Le premier est un « bal poétique et populaire », une veine où le Théâtre du Cristal fait merveille. Quant à Loin du ciel, il est écrit par Josette Kalifa et c’est percutant : « On n’est plus des nains mais des personnes de petite taille, tu parles d’un progrès ! »

Finalement, un festival comme Imago et plus largement la culture sont-ils de bons moyens d’inclure les personnes handicapées ?

O. C. : Je considère que la culture est le levier essentiel de l’inclusion des personnes handicapées. Je paraphrase toujours Jean Monnet qui disait à propos de l’Europe « Si c’était à refaire, je commencerai par la culture » ; pour le handicap c’est pareil. La culture permet de faire tomber les préjugés, les a priori. Elle amène les gens à se rencontrer et à se comprendre.

G.L.-M. : L’élargissement du spectre des actions culture et handicap doit se faire par les deux bouts. D’un côté donner une dimension régionale, voire plus, aux événements à l’instar d’Imago. Mais de l’autre, pouvoir implanter une présence artistique au sein même des établissements médico-sociaux, y développer des petites formes, grâce au crowdfunding par exemple. Le festival Imago et la plateforme de financement participatif des projets culturels sont finalement deux manières différentes et complémentaires d’avancer dans la même direction : inclure les personnes handicapées un peu mieux, un peu plus dans la société.

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