Les vacances représentent pour chacun d'entre nous un moment particulier, plus ou moins attendu, plus ou moins important. Nées de désirs de repos, de rupture, d'exotisme, d'évasion, de retrouvailles, d'inattendu, elles font la part belle au rêve. Leur attente et leur souvenir enchantent le quotidien...
Partir en vacances est aujourd'hui la règle, ne pas partir est le signe d'une exclusion ou l'expression d'un choix qui reste marginal. Depuis les Trente Glorieuses (1945-1975), elles sont devenues des repères stables qui jalonnent notre calendrier et resserrent les liens familiaux. Or, pour les générations antérieures au baby boom, prendre des vacances était un événement, voire un luxe.
Au XVIIIe siècle, les jeunes aristocrates font "un grand tour" à travers l'Europe pour parfaire leur formation intellectuelle et mondaine. Après avoir découvert les charmes du littoral et de la montagne, les bourgeois s'engouent pour les monuments historiques et les sites pittoresques.
L'invention du chemin de fer et le développement des structures hôtelières facilitent l'essor du voyage d'agrément qui se diversifie : alpinisme, bains de mer, cures thermales ou découverte de curiosités naturelles, historiques et folkloriques.
Dès 1852, la maison Hachette s'inspire du modèle anglais pour créer des "bibliothèques de chemins de fer", comptoirs de journaux et de livres. L'éditeur passe des conventions avec les compagnies ferroviaires qui lui concèdent des points de vente, ancêtres des relais H.
Les premiers guides sont spécialement conçus pour le voyage en train au départ de Paris. Ils donnent des informations sur son déroulement, proposent les descriptions des panoramas entrevus depuis le train.

Monsieur et Madame Négrini en promenade dans la forêt de Carnelle, vers 1920 : « On reconnaît [les touristes dociles] au manuel-guide qu'ils ont toujours à la main. Ce livre est pour eux la loi et les prophètes. » (Hyppolite Taine, 1823-1893). Conseil général du Val-d'Oise / ARPE. Fonds Négrini.
En 1856, Charles Lefeuve dans son Tour de la Vallée, décrit la vallée de Montmorency comme un séjour idéal aux lunes de miel des jeunes mariés : Enfin Montmorency, Enghien, toutes les communes de ce canton béni, ont pour les passagers : pensions bourgeoises, hôtels, pavillons, logements, chambres, qu'on prend au jour le jour, et dans lesquels encore le dernier venu trouvera de suite à qui parler, selon ses goûts, son mérite, son esprit, son éducation, sa fortune. Dans les auberges même on fait salon, en quelque sorte, tant devient contagieuse, fort heureusement, la sociabilité! Le paysan de l'endroit est jardinier; il se montre poli et prévenant à la première vue d'un citadin et encore plus poli si, connaissant son homme, le bourgeois en arrive aux familiarités.
Émile Zola tourne en dérision ce type de littérature dans une nouvelle qui raconte des premières vacances offertes en cadeau de noces à un jeune couple parisien : un "voyage circulaire" en Normandie en 1ère classe, au mois d'août ! Le circuit se fait en train, il est permis de s'arrêter aussi souvent que désiré, mais conseillé de consulter l'indispensable guide...
Le "droit aux vacances" est une revendication tardive : il faut attendre la fin du XIXe siècle pour voir s'affermir, chez les ouvriers, la conviction qu'une journée de repos hebdomadaire ne suffit pas à reconstituer la santé et la force de travail.
Certaines catégories professionnelles — fonctionnaires, militaires, employés de banque et du commerce —, bénéficient très tôt de quinze jours de vacances. Les femmes des milieux modestes — couturières, « employées aux écritures », « demoiselles du téléphone » ou ouvrières en ateliers —, bénéficient des premières initiatives « pour le développement intellectuel, physique et moral des jeunes filles et jeunes femmes qui vivent de leur travail ».
Les autres, s'ils veulent partir, doivent négocier des congés sans solde.

Le parc Henri-Gauthier du château de Baillet-en-France, acheté en 1936 par le Syndicat unitaire des métaux de la région parisienne pour les ouvriers métallurgistes. Conseil général du Val-d'Oise / ARPE.
Après les grandes grèves de 1936, les adhésions massives des travailleurs enrichissent les confédérations syndicales qui achètent de grandes propriétés pour offrir à leurs adhérents des séjours bon marché.
Dans l'après-guerre, les vacances deviennent une affaire d'État : à partir de 1947, les comités d'entreprise et d'autres organisations reconnues d'utilité publique sont représentés au conseil d'administration de la Caisse nationale de vacances, aux côtés du Touring Club de France, des professionnels de l'hôtellerie et des transports. Ils lancent ensemble les villages de vacances et le « timbre-vacances », ancêtre de l'actuel chèque-vacances, pour favoriser l'épargne nécessaire aux départs en famille.
En 1998, le droit aux vacances a été inscrit dans la loi de lutte contre l'exclusion.
"Les cahiers au feu, la maîtresse au milieu"... Des générations d'écoliers ont chanté cette comptine, une fois terminée la cérémonie de la distribution des prix. Dans les petits villages, elle accompagne souvent la fête du certificat d'études.
Pour les autorités académiques et municipales, cet acte solennel est l'ultime occasion, avant la rentrée des classes, de délivrer aux élèves un message politique et moral et de leur conseiller, avec fermeté, de s'astreindre à leurs "devoirs de vacances".
À la fin du XIXe siècle, le départ en vacances des enfants pauvres des villes répond à des objectifs sanitaires auxquels s'ajoutent très vite des objectifs pédagogiques. Les milieux laïcs et catholiques rivalisent pour occuper, l'été, la jeune génération vagabonde et désœuvrée.
Plusieurs fédérations assurent l'encadrement des enfants. Créée en 1866, la Ligue française de l'Enseignement et de l'éducation permanente leur permet, en 1936, de goûter aux joies des colonies de vacances et des camps d'adolescents puis, à partir de 1947, elle organise des séjours pour adultes en France et à l'étranger. En 2003, elle prend le nom de Ligue de l'Enseignement et resserre ses objectifs en fonction de quatre axes : éducation, laïcité, citoyenneté, solidarité.
Les auberges de jeunesse, colonies, camps fixes ou itinérants, se multiplient entre les deux guerres sous l'impulsion des municipalités, des entreprises, des mouvements de jeunesse. L'été devient un temps d'apprentissage qui permet un contact nouveau avec la nature, favorise l'autonomie et représente une première expérience de vie en collectivité.
Ces activités leur permettent de se retrouver et de vivre, dans leur quartier, sur un autre rythme. Pendant les camps de vacances, chacun peut vivre une aventure à sa mesure avec des jeunes de son âge — louveteaux et jeannettes, éclaireurs et éclaireuses, scouts et guides, éclaireuses, pionniers et caravelles, etc. En apprenant à « se débrouiller » au cours de « robinsonnades », le scoutisme répond à un rêve de liberté et d'aventure. Quelle que soit leur appartenance confessionnelle, les mouvements scouts de France prônent les valeurs de civisme, de démocratie, d'ouverture aux autres, de solidarité et de respect de l'environnement.

Aujourd'hui, les enfants qui partent en vacances organisées n'ont plus d'horaires stricts ni de programmes rigoureux, ils choisissent un séjour sophistiqué sur catalogue — voyage à l'étranger, randonnée en montagne ou stage de plongée...
Et pourtant, un enfant sur quatre ne part pas en vacances. À l'initiative de certaines villes, ceux qui restent peuvent participer à des ateliers scientifiques ou des " lectures-pelouses", s'initier aux sports, fréquenter "l'école ouverte" ...
Retour au pays natal, simples rencontres ou relations amicales, la sociabilité des vacances revêt des formes multiples.
Pendant la première révolution industrielle, la société française reste une société de paysans. C'est entre les deux guerres, vers 1930, que la population urbaine dépasse celle des campagnes. Des régions entières se vident, les familles se dispersent. Beaucoup d'ouvriers, d'artisans, de manœuvres, conservent des relations avec leur province d'origine et pour eux, les vacances sont un des rares moments où ils peuvent renforcer des liens ou renouer avec leur parentèle, en donnant un coup de main au père, aux frères ou aux cousins pendant la fenaison, les moissons, les vendanges...
De nos jours, ces pratiques persistent dans de nombreuses familles de province ou d'ailleurs. Lors du grand exode estival, les Bretons retournent en Bretagne, les Auvergnats en Auvergne, les Italiens, les Portugais, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, Maliens ou Sénégalais rentrent au pays pour raviver leurs sentiments et restaurer une convivialité mise à mal le reste de l'année.

La "maison espagnole". Catalogue de l'architecte MARTY proposant de "Nouvelles maisons de campagne à Paris et ses environs", 1879. Paris, Bibliothèque des Arts décoratifs.
Le terme qui désigne la maison de vacances évolue mais il évoque toujours un séjour au bon air.
En Ile-de-France, les premières villas de villégiature sont construites au Vésinet en 1857 puis les lotissements analogues surgissent un peu partout, par exemple à Mareil-en-France à l'extrême fin du XIXe siècle, ou à Parmain, équipée d'une « station d'été » dans les années 1930.
Pensions de famille et maisonnettes à louer se multiplient pour répondre à la demande croissante. Le camping est à la mode : pour qui accepte de jouer les Robinson, il répond à moindre coût au désir d'évasion, de mobilité et de vie en pleine nature.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, les fermettes abandonnées et les maisons de famille séduisent les citadins en quête d'authenticité et de retour aux sources.
Dans tous les cas, le « coin » où l'on revient régulièrement est un lieu d'ancrage qui cristallise l'amour du pays, de la nature, de la famille et des amis.
Le touriste aime à voyager et à parcourir des lieux inconnus pour son plaisir. Dans la lignée des explorateurs, certains vacanciers jouent les ethnologues.

Une touriste photographie un cortège de mariage breton, vers 1930. La Manufacture française, p 565. Collection particulière. DR.
En 1892, dans Voyage en Basse Bretagne chez les Bigouden de Pont-l'Abbé, après vingt ans de voyage dans l'Inde et l'Indo-Chine..., Mahé de la Bourdonnais n'hésite pas à comparer les Bigoudens aux Lapons et aux Mongols.
Le touriste du XXe siècle s'approprie ces pratiques en élargissant ses terrains d'aventure. « Ce qui fait le charme et l'attrait de l'Ailleurs, de ce que nos appelons exotisme, ce n'est point tant que la nature y soit plus belle, mais que tout nous y paraît neuf, nous surprend et se présente à notre œil dans une sorte de virginité » (André Gide, Journal, 27 août 1935).
À partir des années 1950, l'industrie du tourisme explose et propose à un vaste public des produits standardisés.
Le concept du Club Méditerranée est basé sur le séjour dans un environnement exotique et ensoleillé protégé de l'extérieur. Il renoue avec l'idéal de mixité sociale qui inspirait le mouvement naturiste des années 1920. Toutefois, cette utopie de la confusion des classes, des cultures et des identités, a ses limites. Gentils membres et Gentils organisateurs restent entre eux, vivant des robinsonnades heureuses sur des plages idéales. Leur séjour est rythmé de rituels produisant l'illusion du « naufrage » et de la vie sauvage sur un territoire clos où règnent l'abolition de la monnaie, le tutoiement généralisé, le paréo, l'habitat en case ou en bungalows.
Au retour, les bagages s'alourdissent de toute une série de souvenirs, régulièrement convoqués pour nous assurer que le temps privilégié des vacances a bien eu lieu. Écrits, images, objets sont les supports à partir desquels s'élabore le récit.
De la projection de diapositives à l'exposition de coquillages, ces « remue-mémoires » introduisent le temps exceptionnel des vacances dans le quotidien.
Beaucoup sont fabriqués par de petits artisans à façon, spécialisés dans le travail du bois, de la corne, de l'écaille, de la nacre ou du coquillage. Leur production est souvent désignée comme « articles de Paris ». Ils fabriquent des babioles superflues mais indispensables à l'art de vivre bourgeois, basé sur l'accumulation. Pour les transformer en « souvenir », ils gravent dessus le nom du site touristique où ils seront vendus.
En 1833, Marcus Samuel, un jeune boutiquier de l'East End londonien, décide de compléter ses étalages par des coquillages exotiques importés d'Orient : la mode lancée par le père des fondateurs du groupe pétrolier Shell était promise à un bel avenir...
Vers 1880, profitant de l'engouement balnéaire en France, des Britanniques installent de petites industries sur les côtes de la mer du Nord. Des spécimens indigènes, comme la coquille Saint-Jacques ou le bigorneau, entrent désormais dans les compositions décoratives magnifiant encriers, porte-lettres, calendriers ou poupées. Dès lors, le coquillage perd son statut de curiosité collectionnée par les amateurs de sciences naturelles pour devenir une véritable matière première. Même importé par containers, il suggère la mer et renvoie implicitement à la plage où on a passé ses vacances.

Statuette de marin fabriquée par la Manufacture de terres cuites de L'Isle-Adam, Marie-Joseph Le Guluche, 2ème moitié XIXe siècle. Musée d'Art & d'Histoire Louis-Senlecq de L'Isle-Adam. Photo Conseil général du Val-d'Oise / Armelle Maugin.
Les bazars et autres points de vente imitent les supermarchés, les boutiques affichent des promotions qui remportent un réel succès. À l'origine, les détaillants s'approvisionnent chez des grossistes parisiens qui, profitant de la mécanisation, ont mis en place un réseau d'ateliers dispersés dans le pays et sous-traitent la fabrication. Ce processus, loin de rapprocher géographiquement le souvenir de la zone de chalandise, rend encore plus abstrait le rapport qu'il entretient avec le lieu où il est diffusé.
À la recherche de prix toujours plus bas, la production s'est, depuis quelques années, massivement délocalisée dans les pays asiatiques et les grossistes doivent s'engager sur des quantités importantes. L'iconographie s'en trouve limitée : des lieux génériques sont désormais évoqués par des clichés « passe-partout » : dauphin, chalutier ou phare pour la mer ; edelweiss, chamois, marmotte ou chalet pour la montagne. Utilisant des éléments parfois étrangers à la réalité locale, ces représentations restent malgré tout en adéquation avec l'imaginaire associé au lieu.
Qu'il fasse la part belle à l'écriture au dessin, à la photo ou au collage, le carnet de voyage à un genre littéraire ancien et prolifique : le récit de voyage. À portée de main, dans la poche ou dans le sac, il accompagne le voyageur qui l'émaille de descriptions précises. Destiné, ou non, à être diffusé, ses objectifs sont multiples : témoigner d'un déplacement réel ou imaginaire, rassembler des connaissances, fixer le souvenir, transmettre une expérience. Miroir et prolongement de la mémoire, on y jette au jour le jour des impressions, des moments fugaces riches d'émotion et d'étonnement.
Aujourd'hui, l'envie de « visiter autrement », alternative au tourisme de masse, fait du voyage une source d'enrichissement personnel. Dans cette perspective, le carnet de voyage jouit d'un regain de faveur, les plus grands noms, de Delacroix à Titouan Lamazou - servant de références. Mais le plus précieux demeure le vôtre...
La carte postale, qui cristallise la représentation d'un site et contribue à sa promotion, est une invite à voyager par procuration.