Cliché social par excellence, la photographie de classe interroge la société qu'elle reproduit, tout en révélant le temps scolaire, ordonné suivant des règles strictes. Pour chaque élève, cette « photo-souvenir », banale et répétitive en apparence, est en quelque sorte la première photo officielle, avant celle qui prendra place sur la carte d'identité.
Les différents styles et les différents champs de la photographie à l'école permettent de réunir des genres aussi variés que le portrait, le cliché de groupe, le reportage sur le vif, la photographie d'architecture. Cette dernière témoigne d'une organisation de l'espace scolaire où règnent le calme, la salubrité, l'hygiène, la clarté. Sans doute s'agit-il de commandes destinées à présenter la nouvelle maison d'école ou à souligner la fonctionnalité des installations.
Pendant l'entre-deux-guerres et dans les années 1950, les reportages scolaires prennent une couleur « humaniste », grâce notamment aux progrès techniques qui permettent de réaliser des clichés en composant directement, dans le viseur des légendaires Rolleiflex 6X6, une image prise sur le vif.
Ces reportages témoignent des pédagogies nouvelles et des méthodes actives instaurées en maternelle et en primaire. La mise en scène n'est pas absente des clichés qui retracent les différentes scènes de la journée enfantine : entrée en classe, leçon de lecture, cours de gymnastique, inspection de propreté devant les lavabos, récréation.
Quant à la traditionnelle « photo de classe », sa diffusion est liée aux progrès de la photographie et coïncide avec le développement de l'école républicaine. Image hiérarchique, « pauvre » du point de vue esthétique, elle exclut toute fantaisie dans le décor. Contre un mur, sur des bancs ou une estrade, côté cour ou côté jardin, la classe est « façonnée » par l'opérateur qui classe, range, étage les élèves, suivant les tailles, les sexes, les couleurs vestimentaires.
La photo de classe s'apparente à celle des groupes de conscrits, de militaires, souvent réalisée par les mêmes photographes. S'en dégage la même fierté d'appartenir à une promotion, à un groupe social bien défini.
La photo de classe délivre une série d'attitudes : traits du visage figés, regards fixes, bustes raidis sous la blouse, bras croisés, mains sur les genoux ou dans le dos. À l'apprentissage méthodique des connaissances correspond le dressage et la socialisation du corps.
Quelle meilleure image de marque que celle de ces classes d'enfants sages pour donner de l'école l'image du lieu idéal de l'ordre social ? Rayonnant et déterminé au milieu de ses élèves, l'instituteur apparaît comme un homme public, chargé d'une mission éducative de haut niveau. Nul doute que la photo de classe, pénétrant l'intimité des familles, a contribué à la valorisation du métier d'enseignant.
Avec le portrait individuel, qui n'existe pas avant les années 1920, on aborde un tournant de l'histoire de la photo scolaire, axée sur l'individu plus que sur le groupe.
À une époque où les images sont rares, la photo de classe demeure celle à laquelle on reste le plus attaché car elle fixe ce qui va devenir le souvenir d'une année passée avec un maître. Souvenir d'autant plus vif que la venue du photographe et la prise de vue donnent lieu à un véritable cérémonial : appareil-photo énorme sur ses pieds, photographe-magicien enflammant le magnésium avant de se dissimuler sous un voile noir.
Par la suite, l'arrivée de la photo en un ou deux exemplaires seulement, que l'on fait circuler, fait naître toutes les convoitises. Élément d'un cycle, la photo figurera en bonne place, sur la cheminée ou dans l'album de famille, entre le cliché du bébé, puis celui du garçonnet en costume marin, du communiant et du militaire. Mais celle-là conservera, longtemps encore, l'odeur des pupitres cirés, des cahiers neufs et de l'encre violette.
« Je revois très bien le photographe m'enguirlander parce que j'avais les cheveux en bataille.. Je ne me souviens plus très bien si je me peignais tous les matins ! Il a sorti un peigne, il m'a mouillé les cheveux, il m'a peigné. Alors j'ai les cheveux très luisants, on a l'impression que c'est de la gomina. Je me souviens, il n'était pas content du tout. Je préfère de beaucoup la photo prise un an plus tard, en 1945, où j'ai les cheveux habituels en bataille et le blouson qu'on avait fait pendant la guerre avec du tissu récupéré dans de vieux manteaux et où j'ai autour du cou le foulard qui nous avait été donné avant la guerre en colonie de vacances... »
Vendue aux familles, la photo de classe contribue au fonctionnement de la Caisse des écoles puis à l'œuvre des Pupilles de l'école publique, à laquelle les photographes reversent un pourcentage de leurs recettes sous peine de perdre leur habilitation. Le chef d'établissement sert d'intermédiaire entre ces derniers et l'Inspection Académique.
La réglementation qui se met en place témoigne à la fois du rôle économique croissant joué par la photographie scolaire et des rivalités qu'elle suscite parmi les professionnels, désormais concurrents.
La circulaire du 11 juin 1926 les oblige à solliciter l'autorisation d'opérer pour un an auprès de l'Inspection Académique. L'année suivante, on réitère cette obligation en interdisant les photos individuelles ainsi que les « photographies de groupe pouvant donner lieu à découpage pour photographie individuelle ». Les circulaires du 16 janvier 1929 et du 13 novembre 1931, qui interdisent au personnel scolaire de servir d'intermédiaire pour les commandes, encaissements et livraison des clichés, révèlent l'ambiguïté de la photo scolaire dont l'intérêt économique croissant doit cependant être occulté dans un souci de neutralité.
Après guerre, les photographes opérant dans les écoles sont plus nombreux et multiplient les prises de vue individuelles. Soucieuse de limiter la concurrence, l'administration réitère l'ancienne interdiction sous peine de sanctions lourdes. Avec la circulaire du 24 juillet 1970, les chefs d'établissement accordent eux-mêmes les autorisations aux photographes, après concertation avec le Conseil d'école.
La circulaire du 5 juin 2003 prend en compte la tradition ancienne de la photographie scolaire qui répond à l'attente des familles soucieuses de conserver un souvenir du temps passé à l'école. Elle rappelle toutefois le code de bonne conduite auquel doivent se conformer les photographes scolaires pour ne pas concurrencer leurs collègues opérant à l'extérieur de l'école. Ainsi, les photos individuelles ne sont autorisées « qu'en situation scolaire ». Face à l'essor des nouvelles technologies, la circulaire énumère en outre les règles liées au droit à l'image.
Le photographe scolaire est un portraitiste ambulant qui doit travailler vite et rectifier le col mal mis, la mèche de cheveux...Mais le plus important, c'est sans doute la pédagogie dont il doit faire preuve, surtout envers les petits surtout avec lesquels il faut « ruser » et qu'il faut à tout prix empêcher de pleurer, les larmes s'avérant communicatives.
S'aidant parfois d'une marionnette, le photographe est une sorte de magicien, un amuseur d'enfants qui tente de faire oublier l'aspect impressionnant du matériel qu'il utilise. C'est un psychologue qui, dès l'entrée en classe, sait en saisir l'ambiance, la bonne entente ou au contraire les tensions que ne révèlera pas la photographie. Il est capable de mettre à l'aise l'élève timide qui, ce jour là, sourira devant l'objectif. Son arrivée est une fête pour les enfants, parés pour l'occasion et heureux d'échapper un court moments aux livres et cahiers.
Avec l'irruption de la couleur dans les années 1970 et l'engouement qu'elle a suscité, le cadre de la photo a pris une grande importance, qu'il s'agisse d'un décor extérieur ou intérieur. Dans ce cas, le photographe apporte son propre fond neutre, ou bien il dispose avec l'enseignant des plantes, des dessins d'enfants ou des cerceaux pour la photo de groupe qui devient une véritable composition.
Le métier de photographe évolue, la notion de photo de classe également. Banalisée par la multiplication des images à l'heure du numérique, cette photo qui se caractérisait par l'uniformité et la rigidité des attitudes et du costume fait place à des images d'enfants pris seuls ou en groupe, dans une ambiance conviviale et dynamique.