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Des jardins ouvriers aux jardins familiaux

21/10/2011 · Mise à jour : 16:14
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L'abbé Lemire et des jardiniers, vers 1910.
Enfants et jardiniers avec l’abbé Lemire, Paris, vers 1910. Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs.Enfants et jardiniers avec l’abbé Lemire, Paris, vers 1910. Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs.
Les jardins familiaux, ou jardins ouvriers, sont des parcelles de terre cultivées, de 150 à 300 m2 environ,  regroupées en lotissement. Les groupes  sont gérés par des associations ou des municipalités et les jardins « mis à la disposition du chef de famille comme tel, en dehors de toute autre considération, pour être cultivés personnellement, en vue de subvenir aux besoins de son foyer, à l'exclusion de tout usage commercial » art.I, 561.1, Code rura l.

L’abbé Lemire, père-fondateur des jardins ouvriers


Jardiniers, vers 1910.
Jardiniers, vers 1910. Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs.Jardiniers, vers 1910. Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs.
Les 30 ans de la Ligue du Coin de Terre et du Foyer.
Affiche réalisée pour le trentenaire de la Ligue du Coin de Terre et du Foyer. Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs.Affiche réalisée pour le trentenaire de la Ligue du Coin de Terre et du Foyer. Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs.
Le paysagiste Édouard André soutenait en 1865 que  « l'horticulture est une  bienfaitrice... un élément de morale et d'hygiène... le repos et la santé de l'ouvrier ». Convaincu par ce précepte, l'abbé Lemire, démocrate et député du Nord, décide à la fin du XIXe siècle de développer à la périphérie des villes et villages des parcelles potagères, qui, pense-t-il, peuvent contribuer à améliorer les conditions de vie des familles les plus modestes.

Ainsi naissent les jardins ouvriers, dont le développement constitue rapidement un enjeu politique et social. Le coin de terre est en effet considéré comme le meilleur moyen de moraliser et sauvegarder la famille. Espace compensatoire du taudis et dérivatif au travail industriel asservissant, il est chargé d'éloigner l'ouvrier du cabaret, ce lieu de perdition.

Cependant, l'abbé Lemire et ses collaborateurs visent surtout à faire du jardin un moyen d'épanouissement pour des familles dont l'espace quotidien demeure pauvre et limité, le substitut de la maison de campagne qu'elles ne pourront jamais posséder. Des communautés de jardiniers particulièrement dynamiques se constituent autour de fêtes et concours de jardinage. Au même moment se développent en province les jardins industriels, mis par le patronat à la disposition de son personnel.

Des jardins en banlieue


Jardin à Gonesse, 1993.
Gonesse, 1993. Conseil général du Val-d’Oise, ARPE / Pierre Gaudin.Gonesse, 1993. Conseil général du Val-d’Oise, ARPE / Pierre Gaudin.
Pontoise, 1993.
Pontoise, 1993. Photo Conseil général du Val-d’Oise, ARPE / Pierre Gaudin.Pontoise, 1993. Photo Conseil général du Val-d’Oise, ARPE / Pierre Gaudin.

La périphérie parisienne, en plein bouleversement, constitue alors un refuge pour des populations modestes qui fuient les loyers trop élevés de la capitale ou qui, venues de la province, espèrent y trouver du travail.

Cet espace qui s'urbanise et s'industrialise offre cependant, à côté des derniers jardins maraîchers ou des usines nouvelles, des terrains encore disponibles qui se révèlent propices à l'implantation de parcelles potagères. Omniprésents, les jardins participent de la double fonction de ces zones interstitielles situées entre ville et campagne, tout à la fois lieux de rejet et de villégiature.

Des potagers « grands comme des mouchoirs de poche, qui s'enorgueillissent de deux ou trois arbres anémiques » et où, le dimanche, les banlieusards « avec la bourgeoise et les deux ou trois gosses savourent sous la tonnelle repeinte à neuf leur manger » (Yvonne Sarcey, Annales politiques et littéraires).

Les jardins ouvriers, qui représentent un appoint alimentaire considérable, se développent beaucoup pendant l'Occupation, avant de disparaître massivement durant les deux décennies suivantes, dévorés par l'urbanisation des petite et moyenne couronnes parisiennes.

Depuis peu, les aménageurs et les urbanistes redécouvrent toutefois l'intérêt de ces jardins appelés aujourd'hui « familiaux » — zones vertes auto-entretenues au plus près des cités qui constituent des lieux de détente et de convivialité.


Jardin potager, 2000.
Jardin potager, 2000. Photo Conseil général du Val-d'Oise / Jean-Yves Lacôte.Jardin potager, 2000. Photo Conseil général du Val-d'Oise / Jean-Yves Lacôte.
Fosses, 2000.
Fosses, 2000. Photo Conseil général du Val d’Oise, ARPE / Jean-Yves Lacôte.Fosses, 2000. Photo Conseil général du Val d’Oise, ARPE / Jean-Yves Lacôte.

Pratiques rurales du Vexin et du Pays de France, traditions maraîchères de la grande couronne parisienne, fonctions résidentielles de la proche banlieue ont contribué à façonner les groupes de jardins ouvriers de l'ancien département de Seine-et-Oise. En 1898, l'abbé Tessier fonde à Magny en Vexin «  l'œuvre des jardins ouvriers de Saint-Fiacre »  ; à Sannois au début du XXe siècle, la Société de Tempérance lutte contre l'alcoolisme en favorisant le jardinage. Montsoult, Argenteuil, Marines, Pontoise .. : les groupes de jardins se multiplient. A Us, Survilliers, Asnières-sur-Oise, Saint-Ouen-l'Aumône les parcelles sont attribuées par des industriels à leurs employés tandis que les jardins cheminots essaiment aux abords des voies ferrées.

Aujourd'hui, même si le groupe le plus important (368 parcelles) est implanté à  Fosses et Marly dans un espace encore rural, les quelques 2600 jardins familiaux du Val-d'Oise demeurent cantonnés le plus souvent en limite du tissu urbain : franges de routes à grande circulation, voies ferrées, rivières, établissements industriels ou cimetières. À Cergy pourtant, les urbanistes les ont aménagés à côté d'espaces verts publics et d'équipements sportifs ; à Domont, ils sont inscrits au cœur d'une coulée verte. À Sarcelles, les 160 jardins familiaux permettent aux habitants du Grand Ensemble et du Vieux Village de « se mettre au vert », le temps d'un week-end.

Urbain ou rural, le paysage dans lequel s'intègrent les groupes diffère : les parcelles de la ZUP d'Argenteuil sont à portée d'immeubles tandis qu'à Presles elles s'ouvrent sur les champs environnants. A Fontenay-en-Parisis, Deuil, Osny des groupes se sont récemment mis en place afin de répondre aux demandes.

Des microcosmes où il fait bon vivre


Sannois, 2000.
Sannois, 2000. Conseil général du Val-d’Oise, ARPE / Photo Jean-Yves Lacôte.Sannois, 2000. Conseil général du Val-d’Oise, ARPE / Photo Jean-Yves Lacôte.
 
 
Éragny-sur-Oise, 2000.
Éragny-sur-Oise, 2000. Conseil général du Val-d’Oise, ARPE / Photo Jean-Yves Lacôte.Éragny-sur-Oise, 2000. Conseil général du Val-d’Oise, ARPE / Photo Jean-Yves Lacôte.

Les groupes de jardins familiaux constituent des lieux où se transmet un savoir, celui du bon jardinier, et tout un ensemble de pratiques que l'on a pu croire en voie de disparition mais que les jardiniers, souvent fils et petits-fils de jardiniers eux mêmes, se transmettent.

À Sannois, l'un d'eux possède quelques pieds de vigne ; il foule encore le raisin et fabrique son piccolo, le petit vin local : « faut avoir le gosier bien accroché mais c'est de la bonne piquette. »

On sème à la lune descendante les salades et choux qui risquent de "monter". Chacun cultive ce qu'il aime ou ce qu'il avait auparavant l'habitude de consommer : ail, tomate et melon du midi, choux portugais, courgettes et choux de Chine, endives du nord, menthe, aubergines et poivrons d'Afrique du Nord.  Au potager, toutes les ethnies se retrouvent et « l'on se comprend toujours question jardinage ». Travaux individuels ou réjouissances communes, échanges de plants, manifestations d'entraide contribuent à faire des groupes de jardins de véritables microcosmes, qui concourent à l'amélioration du cadre de vie de tous.

  • «  C'est un peu la résidence secondaire.. le dimanche quand il fait nuit très tard on passe la journée au jardin. »
  • « C'est pour le passe-temps... c'est pas la rentabilité... on fait de l'exercice , on transpire. »
  • « Faut pas être feignant, faut retourner la terre... c'est un travail de titan.. mais lorsque vous mangez vos légumes, ils ont vraiment le goût du légume. »

Pour en savoir plus


 Jardins en banlieue, par le Conseil d'architecture, d'urbanisme et d'environnement du Val-de-Marne. Grâne, éditions Créaphis, 2003.
« Jardins ouvriers et cabanes, un usage de l'interstice », par Béatrice Cabedoce, Autrement,  Ile de France... collection France, n° 18, janvier 2000.
L'honneur des jardiniers. Les potagers dans la France du XXe siècle, par Florence Weber. Paris, Belin, 2000. 
Cent ans d'histoire des jardins ouvriers, 1896-1996, sous la direction de Philippe Pierson et Béatrice Cabedoce. Grâne, éditions Créaphis, 1996.
Un jardin pour soi, par  Catherine Laroze et Claire de Virieu. Arles, Actes Sud, 1996.
Jardins en Val-d'Oise. Cergy-Pontoise, Conseil général du Val-d'Oise, 1993.
« Jardins familiaux, jardins familiers », par Béatrice Cabedoce, Vivre en Val-d'Oise, n° 22, novembre 1993.
Les jardins de la Sociale, par Olivier Céna, Jacques Péron. Paris, Du May, 1992.
Le temps des jardins. Melun,  Conseil général de Seine-et-Marne, 1991.
Côté jardins, Françoise Dubost. Paris, Scarabée et Cie, 1984.
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